La mer grignote le Delta : comment l'Égypte défend ses terres fertiles avec des barrières de sable et de roseaux
Sur la route côtière de Burullus, des dunes de sable fixées par des roseaux montent la garde ; derrière elles, un paysan goûte l'eau de son puits et la trouve salée. Une crise silencieuse menace un quart des Égyptiens : une mer qui monte, une terre qui s'enfonce. L'article expose le danger en chiffres et présente un projet de 105 millions de dollars ayant bâti 69 kilomètres de barrières souples, en s'interrogeant sur le rôle du citoyen.

Sur la route côtière qui longe le lac Burullus, dans le gouvernorat de Kafr el-Cheikh, une rangée de dunes de sable se dresse au petit matin, et elle ne ressemble en rien aux dunes du désert. Leur sable est retenu par de basses clôtures de roseaux tressés, et entre deux clôtures poussent des plantes côtières rugueuses dont les racines s'accrochent au sable comme pour tenir la terre par ses bords. À quelques kilomètres derrière ces dunes, un paysan descend vers son champ avant que la chaleur ne s'installe, puise dans le creux de sa main l'eau du puits, la goûte, puis la recrache en hochant la tête. L'eau avec laquelle son père irriguait le riz est devenue salée, et la terre qui donnait autrefois deux récoltes peine désormais à en fournir une seule.
C'est une crise qui ne fait aucun bruit et n'ouvre jamais les journaux télévisés, car elle avance trop lentement pour que l'œil la perçoive en un jour ou une saison. Le rivage recule de centimètre en centimètre, l'eau de mer s'infiltre sous les champs goutte à goutte, et un puits d'eau douce devient saumâtre en quelques années. Elle n'en demeure pas moins l'un des plus grands enjeux du pays, car la terre que la mer grignote n'est autre que le delta du Nil, la région la plus fertile d'Égypte et la plus densément peuplée.
Selon les données du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le delta abrite près de 25 % de la population égyptienne, soit un Égyptien sur quatre, sur une plaine basse et densément peuplée qui concentre les terres agricoles les plus fertiles du pays. C'est de là que viennent le riz, le coton, le blé et les légumes de consommation courante, ainsi qu'une grande part de la pêche des lacs du Nord. Si cette terre venait à être submergée ou salinisée, les conséquences ne s'arrêteraient pas à Kafr el-Cheikh et à Damiette : elles atteindraient la table de chaque foyer égyptien.
Le phénomène scientifique est simple à expliquer, difficile à combattre. La Méditerranée monte, le sol sur lequel repose le delta s'affaisse, et les deux forces agissent dans le même sens. Les documents du projet dont il sera question ici indiquent que le niveau de la mer devant les côtes du delta s'élève à un rythme compris entre 3,2 et 6,6 millimètres par an, et que l'affaissement du sol varie d'environ 0,4 millimètre par an à Alexandrie, à l'ouest, à près de trois millimètres à Port-Saïd, à l'est ; la description des sites dans ce même document va même jusqu'à estimer l'affaissement de la région de Port-Saïd entre trois et cinq millimètres par an. Quelques millimètres qui paraissent dérisoires, mais qui s'accumulent sur des décennies et se transforment, sur un littoral plat, en mètres de recul.
Il faut ici manier les mots avec prudence. Personne ne peut affirmer avec certitude qu'une ville précise « sera engloutie » à une date précise, et quiconque le prétend vend de la peur, pas de la connaissance. Ce que dit le document du Fonds vert pour le climat est un scénario conditionnel : si le niveau de la mer montait d'un mètre, on estime qu'environ 20 % de la superficie du delta serait submergée d'ici la fin du XXIe siècle. Une éventualité suspendue à une condition, dont la valeur ne tient pas dans la certitude qu'elle se réalisera, mais dans le fait qu'elle fixe, dès aujourd'hui, l'ampleur de ce à quoi il faut se préparer.
Mais la submersion n'est ni le seul danger, ni même le plus immédiat. Le plus immédiat, c'est ce que fait le paysan chaque matin en goûtant l'eau de son puits : l'intrusion saline. Quand la mer monte, elle pousse son eau salée dans les nappes souterraines et gâte l'eau douce, et les sels s'accumulent dans le sol jusqu'à ce que les racines ne puissent plus boire. Les documents du projet avertissent que l'élévation du niveau de la mer aura un effet direct et décisif sur les infrastructures et le développement des terres côtières basses, que la salinisation de la terre et de l'eau frappera l'agriculture, la pêche et les sources d'eau douce, et que les dégâts d'une submersion côtière, si elle survient, s'étendraient à l'économie tout entière ; car ce qui se perdrait ici n'est pas une plage de vacances, mais des terres agricoles de premier ordre.
Face à cette menace silencieuse est venue une réponse pratique, tout aussi discrète. Le 2 octobre 2017, le conseil du Fonds vert pour le climat a approuvé un projet portant le numéro FP053, intitulé « Renforcer l'adaptation au changement climatique dans la côte nord et les régions du delta du Nil en Égypte ». Le financement total s'élève à environ 105 millions de dollars, dont 31,384 millions de dollars de don du Fonds et environ 73,807 millions de dollars de cofinancement. Le projet, d'une durée de sept ans, est mis en œuvre par le ministère des Ressources en eau et de l'Irrigation avec l'appui du PNUD ; son achèvement, prévu après prolongation pour fin novembre 2026, selon la page du Fonds.
Le cœur du projet, ce sont ces dunes par lesquelles nous avons commencé sur la route de Burullus. Plutôt que d'ériger d'imposants murs de béton, le projet a construit 69 kilomètres de barrières de sable souples, conçues pour ressembler aux dunes naturelles qui protégeaient jadis le littoral avant leur érosion. Elles sont bâties avec du sable — en réutilisant les sédiments issus du dragage des chenaux de navigation plutôt qu'en les rejetant à la mer — puis fixées par des clôtures de roseaux qui piègent le sable porté par le vent, et par des plantes locales dont les racines s'étendent dans la dune et la retiennent, avec des enrochements par endroits. Selon le document de financement approuvé, elles se répartissent sur cinq sites particulièrement exposés : à l'ouest du boughaz de Burullus (le chenal reliant le lac à la mer), dans le gouvernorat de Kafr el-Cheikh (27 kilomètres) ; à l'ouest du nouveau chenal d'Achtoum el-Gamil, à Port-Saïd (12 kilomètres) ; à l'est de la nouvelle ville de Damiette (12 kilomètres) ; à l'ouest de la nouvelle ville de Gamsa, dans la Daqahliya (12 kilomètres) ; et à l'ouest de l'embouchure de Rosette, dans la Béheira (6 kilomètres). Les dunes de Burullus, par lesquelles nous avons commencé, sont donc le plus long des cinq sites.
Pourquoi le sable et le roseau plutôt que le béton ? Parce qu'un mur rigide repousse la vague, qui revient alors avec toute sa force ailleurs, et déplace bien souvent l'érosion vers le rivage voisin — ce sont là les effets négatifs que le document du projet attribue à la protection dure traditionnelle. La dune de sable, elle, absorbe l'énergie des vagues et se reconstruit avec le vent si on lui laisse ses plantes et ses roseaux, et son coût est généralement inférieur à celui d'un mur de pierre sur des dizaines de kilomètres. La barrière souple, quand elle fonctionne, n'est pas un simple ouvrage de retenue ; c'est un rivage qui guérit.
Les documents du projet estiment à environ 768 000 personnes le nombre de bénéficiaires directs, et à environ 16,9 millions celui des bénéficiaires indirects, soit près de 17,7 millions d'Égyptiens dont la capacité de résistance devrait s'améliorer. Un récit publié par le bureau des Nations unies en Égypte en juin 2021 mentionne des travaux d'accompagnement : un réseau de drainage agricole au nord de la route côtière desservant environ un millier de feddans (l'unité de mesure agraire égyptienne, un peu plus grande que l'acre) et au moins cinq cents familles, ainsi qu'un système de drainage dans le village d'El-Aqoula qui protège les routes des eaux de pluie ; à cette date, précisait-il, environ 10 % des barrières étaient achevées. Selon la mise à jour la plus récente publiée par le PNUD en août 2026, les 69 kilomètres répartis sur les cinq sites étaient achevés dès 2025, et six kilomètres supplémentaires ont été ajoutés en Béheira et à Kafr el-Cheikh, portant le total à 75 kilomètres ; le gouvernement s'est engagé à les entretenir pendant quarante ans. Quant à la page du Fonds, elle continue, à l'heure où ces lignes sont écrites, de décrire le projet comme étant en cours de mise en œuvre.
Mais le projet ne se limite pas au sable. Son second volet consiste à élaborer un plan de gestion intégrée des zones côtières pour l'ensemble de la côte nord, à former les cadres des gouvernorats côtiers à son application, et à mettre en place des comités côtiers locaux chargés de le mettre en œuvre à long terme. Selon le PNUD, le cadre régissant ce plan a été transmis au Conseil des ministres pour ratification en février 2026, et des comités de gestion côtière ont été constitués dans huit gouvernorats riverains de la Méditerranée. Car le littoral n'est la responsabilité d'aucun organisme unique ; c'est un espace que se disputent l'irrigation, l'agriculture, la pêche, le tourisme et l'habitat, et sans un plan qui les réunisse autour d'une même table, le sable recommencera à s'éroder dès que la subvention prendra fin.
Vient alors le rôle de celui que les documents ne nomment jamais : le citoyen qui vit sur ce littoral ou qui s'y rend l'été. La dune de sable est chose fragile : un quatre-quatre qui la traverse brise les racines de ses plantes, un camion qui en extrait du sable « pour construire » ouvre une brèche par laquelle la mer s'engouffre, un kiosque ou une résidence de vacances bâtie dessus annule d'un coup toute sa fonction. Le prélèvement de sable sur les plages et les constructions sauvages sur les dunes ne sont pas de simples comportements nuisibles : ce sont des infractions caractérisées à la loi. La loi sur l'environnement n° 4 de 1994, telle que modifiée, interdit dans son article 73 l'édification de toute construction dans un rayon de deux cents mètres du trait de côte, et dans son article 74 tout ouvrage portant atteinte au tracé naturel du rivage, sauf autorisation de l'autorité compétente en coordination avec l'Agence égyptienne des affaires environnementales ; le contrevenant s'expose à une peine d'emprisonnement pouvant aller jusqu'à six mois et à une amende pouvant atteindre cinquante mille livres égyptiennes, ou à l'une des deux peines. La loi sur les ressources en eau et l'irrigation n° 147 de 2021 n'autorise le prélèvement de sable sur les dunes situées dans la zone d'interdiction littorale qu'avec une autorisation du ministère, et habilite l'ingénieur compétent à arrêter les travaux contrevenants et à les faire enlever immédiatement, par voie administrative, aux frais du contrevenant. Lorsque l'on voit un roseau brisé dans une clôture, ou quelqu'un couper les plantes pour allumer un feu, le signaler à l'Agence des affaires environnementales ou à l'Autorité égyptienne générale de protection des rivages n'est pas une dénonciation : c'est une protection de la terre.
Il existe ensuite un soutien plus discret et plus profond : comprendre le plan de gestion intégrée quand il arrivera dans notre village ou notre ville, plutôt que le rejeter parce qu'il interdit de construire près de l'eau. Cette interdiction n'est pas une privation, mais une assurance pour les champs et les maisons situés derrière le rivage. Un littoral laissé à ses dunes et à ses plantes nous protège, tandis qu'un littoral que l'on ronge année après année cédera devant la mer, quel que soit l'argent qu'on y consacre.
Nous revenons au paysan des abords de Burullus, essuyant de sa paume l'eau salée de son puits. La barrière de sable ne lui rendra pas demain, ni même dans un an, la douceur de son eau, car le sel, une fois entré dans la terre, en ressort bien plus lentement qu'il n'y est entré. Mais chaque mètre de dune qui tient sa place, chaque clôture de roseau qui retient son sable, chaque plante côtière qu'on laisse grandir, signifie que son fils goûtera peut-être un jour l'eau du puits sans la recracher. La mer avance millimètre par millimètre, et sa défense se construit, elle aussi, millimètre par millimètre : avec du sable, avec des roseaux, et avec des mains qui ne touchent pas à ce qui a été planté pour les protéger.
À lire aussi

L'alphabétisation des adultes en Égypte : l'ampleur du défi et les classes qui changent des vies
Les recensements récents situent l'analphabétisme autour d'un quart des Égyptiens de dix ans et plus — des millions d'adultes qui n'ont jamais appris à lire. De l'Autorité générale pour l'alphabétisation et l'éducation des adultes aux classes des associations et aux étudiants bénévoles des universités, un tour d'horizon des programmes qui leur enseignent la lecture, et de ce qui fonctionne vraiment.
18 août 2026 · 6 min de lecture

Avant le « katb el-kitab » : le certificat qu'exige la loi, ce qu'il révèle, pourquoi il n'empêche pas le mariage
Un examen médical obligatoire avant l'enregistrement du contrat de mariage, le katb el-kitab, qui s'achève par un certificat à code QR exigé par le ma'zoun ou l'autorité ecclésiastique. Que détecte-t-il, combien coûte-t-il, où se pratique-t-il, et pourquoi compte-t-il tant en Égypte ? Surtout : pourquoi son résultat ne peut-il jamais empêcher le mariage ? Un guide serein pour les fiancés hantés par « et s'ils me trouvaient quelque chose ? ».
12 septembre 2026 · 9 min de lecture

Connaissez vos droits : vous priver d'héritage est un délit. Ce que dit l'article 49, comment récupérer votre part
Depuis fin 2017, refuser de remettre un héritage n'est plus une querelle de famille enterrée dans le silence, mais un délit passible d'emprisonnement et d'amende, un texte qui a résisté à deux recours en inconstitutionnalité. Nous expliquons qui la loi vise, l'action civile face à la plainte pénale, pourquoi un partage définitif n'est pas exigé, et la porte de la conciliation qui reste ouverte même après le jugement.
11 septembre 2026 · 8 min de lecture