Avant le lever du soleil sur les champs : une journée de travail entière qu'aucune fiche de paie ne consigne
Chaque 15 octobre, le monde marque une journée de travail qui commence avant le lever du soleil dans les villages égyptiens et n'apparaît sur aucune fiche de paie. Une résolution de l'ONU de 2007, les derniers chiffres sur les foyers ruraux, 1,6 million de femmes comptabilisées dans l'agriculture, et une loi d'assurance sociale qui attend d'être appliquée : un regard sobre sur un travail dont tous profitent sans qu'aucun registre ne le compte.

Avant que le soleil ne se lève sur le champ, une journée entière a déjà commencé dans des milliers de villages égyptiens. Dans le Delta comme en Haute-Égypte, le premier geste est le même : de l'agitation dans la cour, de l'eau qui chauffe, de la pâte qui entre dans le four, des volailles que l'on nourrit, du lait trait, filtré puis conditionné avant que le collecteur ne vienne l'emporter vers le point de collecte. Rien de tout cela n'est consigné dans un registre, et personne ne signe de feuille de présence. Pourtant, ce qui sort de cette maison avant sept heures du matin est le premier maillon d'une chaîne alimentaire qui s'achève sur les tables des villes.
Avec les premières lueurs commence le second temps de la journée : la terre est irriguée, les mauvaises herbes arrachées, les fruits cueillis puis triés dans des cageots avant que le camion ne les emporte au marché. À certaines saisons — la cueillette du coton, le triage des tomates ou la coupe des roses —, la journée s'étire jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. Vient ensuite le chemin du retour : le déjeuner, les devoirs d'un enfant, une visite à l'unité de santé pour faire vacciner un enfant ou chercher le médicament d'un grand-père hypertendu. La journée ne s'achève pas au coucher du soleil, mais à la dernière tâche que l'on peut encore accomplir à la lueur d'une lampe.
Chaque 15 octobre, le monde marque une pause devant cette longue journée et lui donne un nom. L'Assemblée générale des Nations unies, par sa résolution 62/136 adoptée le 18 décembre 2007, a institué le 15 octobre Journée internationale des femmes rurales, en reconnaissance — selon les termes mêmes de la résolution — de leur rôle déterminant dans le renforcement du développement agricole et rural, l'amélioration de la sécurité alimentaire et l'éradication de la pauvreté rurale. Cette commémoration n'est donc pas, à l'origine, un bouquet de fleurs, mais une tentative de rendre visible un travail non comptabilisé — d'abord dans les statistiques, puis dans les politiques publiques.
En Égypte, le village n'est pas un détail du tableau. Selon un communiqué de l'Agence centrale de la mobilisation publique et des statistiques (CAPMAS), publié le 15 mai 2025, le pays comptait 26,5 millions de foyers au 1er janvier 2025, dont 14,7 millions — soit 55,6 % — vivaient en milieu rural, contre 11,8 millions en milieu urbain. Plus de la moitié des foyers égyptiens sont donc ruraux, et dans nombre d'entre eux, une part essentielle de l'économie quotidienne repose sur un travail féminin sans contrat ni intitulé de poste.
Sur le marché du travail formel, la balance penche vers les campagnes. Le bulletin de l'enquête sur la population active du CAPMAS pour le deuxième trimestre 2026, publié le 6 août 2026 — le plus récent disponible à l'heure où ces lignes sont écrites —, évalue la population active à environ 35,6 millions de personnes, dont 20,2 millions en milieu rural contre 15,4 millions en milieu urbain, avec environ 7,8 millions de femmes contre 27,8 millions d'hommes, et un taux de chômage féminin de 14,4 % contre 3,4 % chez les hommes. Le même bulletin place l'agriculture, la sylviculture, l'exploitation forestière et la pêche en tête des activités économiques, avec environ 6,25 millions de travailleurs, soit 18,6 % du total, dont près de 1,62 million de femmes.
Mais aussi rigoureux soient-ils, ces chiffres ne saisissent pas la journée qui a commencé avant le lever du soleil. Ils sont conçus pour mesurer ceux qui travaillent contre rémunération ou qui recherchent un emploi selon une définition technique précise, et même le million six cent mille femmes comptabilisées dans l'agriculture ne sont que celles répondant à cette définition. Les heures passées au four en argile (le tannour), à la traite ou au désherbage de la parcelle familiale relèvent, elles, d'une zone grise : un travail bien réel, mais non rémunéré et non enregistré. Il s'agit là d'une remarque d'interprétation, non d'un chiffre : là où il n'y a ni salaire, ni contrat, ni registre, il n'y a tout simplement rien à comptabiliser, et l'absence de chiffre fait alors partie du problème plutôt que la preuve d'une absence de travail.
Les études sur l'emploi du temps rapprochent ce constat de la certitude. Un rapport d'ONU Femmes intitulé « Le rôle de l'économie du soin dans la promotion de l'égalité des sexes — Les avancées des femmes dans les États arabes », publié en décembre 2020, montre qu'en Égypte les femmes mariées consacrent environ sept fois plus d'heures que les hommes mariés au travail de soin non rémunéré, que les femmes célibataires y consacrent près de six fois et demie plus d'heures que leurs homologues masculins, et qu'une femme qui travaille ne s'allège pas de ce fardeau mais le porte en plus de son emploi rémunéré. Cette estimation est nationale, non spécifiquement rurale, mais elle éclaire un écart qui se manifeste avec le plus d'acuité au village.
À l'échelle mondiale, la page que les Nations unies consacrent à cette journée avance trois chiffres : les femmes représentent près de 40 % de la main-d'œuvre agricole selon une estimation de 2023, ne possèdent qu'environ 15 % des terres agricoles, et perçoivent 82 cents pour chaque dollar gagné par un homme dans le travail agricole rémunéré. Ce sont des chiffres mondiaux, non égyptiens, qu'on ne saurait convertir en pourcentage local. Quant à la part des femmes dans les exploitations agricoles égyptiennes, la donnée la plus récente sur laquelle s'appuient les bases internationales remonte, elle, au recensement agricole de 1999/2000 mené par l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), lorsque la proportion d'exploitantes ne dépassait pas environ 5 %. À l'heure où ces lignes sont écrites, aucun chiffre officiel plus récent ne semble disponible, à notre connaissance, pour le remplacer.
C'est ici que commence le volet pratique de l'histoire — une affaire de papiers avant d'être une affaire de champs. La carte d'identité nationale est le premier document qui atteste de l'existence d'une femme face à l'État ; sans elle, impossible d'ouvrir un compte bancaire, d'enregistrer une exploitation agricole ou de s'affilier à l'assurance sociale. Depuis plusieurs années, le Conseil national de la femme mène son initiative « Citoyenneté égyptienne — Ta carte, tes droits », en coopération avec l'Autorité de l'état civil, en dépêchant des équipes mobiles qui délivrent gratuitement des cartes aux femmes démunies des zones les plus défavorisées. Selon les chiffres publiés par le Conseil sur son site, environ 2,8 millions de cartes ont été délivrées depuis le lancement de l'initiative, sans qu'un chiffre plus récent n'ait été annoncé à l'heure où ces lignes sont écrites. Les exonérations d'amendes de retard ont accompagné ces campagnes lors de décisions ponctuelles et à durée limitée, non comme une règle permanente ; le plus sûr reste donc de se renseigner auprès du bureau de l'état civil sur ce qui est en vigueur au moment de la démarche.
Le second document relève de l'assurance sociale. La loi n° 148 de 2019 relative à l'assurance sociale et aux pensions a étendu la couverture au travail informel, notamment aux ouvriers agricoles temporaires des champs, des vergers et des exploitations d'élevage de bétail et de volailles, ainsi qu'aux détenteurs et propriétaires de terres agricoles dont la superficie est inférieure à un feddan (environ 0,42 hectare). Selon la définition de la loi et son règlement d'application, publié par le décret du Premier ministre n° 2437 de 2021, entre dans cette catégorie quiconque a travaillé pour un employeur moins de six mois consécutifs, ou dont l'activité, par nature, ne relève pas de celle exercée par l'employeur, à condition de ne pas être déjà soumis aux dispositions de la loi en tant que salarié ou employeur, et d'avoir au moins dix-huit ans. Le sens, au village, est simple : une saison de récolte non déclarée est un effort sans trace, tandis qu'une cotisation enregistrée se transforme, des années plus tard, en pension ou en indemnité d'invalidité — le point de référence pratique restant le bureau d'assurance sociale le plus proche.
Vient ensuite une troisième couche, qui ne concerne pas les papiers mais la distance : l'éloignement de l'unité de santé, l'état de la route entre la maison et l'école, et l'arrivée de l'eau potable et de l'assainissement jusque dans la maison, et non plus seulement à l'orée du village. Chacun de ces services, dès qu'il se rapproche d'un pas, restitue à la femme rurale des heures qu'elle passait auparavant sur la route, à transporter de l'eau ou à faire la queue. C'est le principe même du projet national égyptien de développement du monde rural « Haya Karima » (Vie digne), dont le véritable bénéfice se mesure en heures gagnées chaque jour, non en inaugurations.
Rien de ce qui précède ne relève de la pitié ni d'un tableau sombre. Le village égyptien n'est en retard sur personne, et il détient un savoir pratique que la ville ignore : les calendriers d'irrigation, les cycles des cultures, les maladies de la volaille, et la manière de calculer une saison avant même qu'elle ne commence. Ce qu'il faut, ce n'est pas adoucir le propos, mais franchir trois étapes concrètes : que le travail soit déclaré pour pouvoir être comptabilisé, que celle qui l'accomplit soit affiliée à l'assurance sociale pour être protégée, et que les services soient rapprochés pour que les heures soient économisées. Le reste n'est que discours de circonstance, qui a son jour et s'éteint avec le même coucher de soleil dont ce travail avait devancé le lever.
En ville, quand un pain est posé sur la table, un verre de lait à côté, une assiette de tomates au centre et un bouquet de roses dans un coin de la pièce, chacun de ces produits est passé entre des mains qui avaient commencé leur journée avant le lever du soleil et qui ne figurent sur aucune fiche de paie. Le 15 octobre ne change ni ne raccourcit cette journée, mais il lui donne un nom et une place dans le calcul. La façon la plus utile de le marquer n'est peut-être pas d'envoyer des vœux, mais de poser deux questions concrètes : les femmes de votre famille, au village, détiennent-elles des cartes d'identité nationale valides ? Et l'une d'elles sait-elle qu'une cotisation d'assurance sociale peut être enregistrée à son nom ?
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